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Portrait de Jack Johnson

Le 26 décembre 1908, Sydney (Australie) abrite le premier championnat du monde des lourds entre un boxeur noir, Jack Johnson, un superbe colosse d’1,92 m au crâne rasé, originaire de Galveston (Texas), et le Canadien tenant du titre Tommy Burns, un pugiliste blanc qui dispute son treizième championnat consécutif. Pourtant, deux ans et demi plus tôt, il avait juré sur l’honneur, aidé en cela par l’ex-champion du monde James J. Jeffries, qu’en aucune manière il ne mettrait le titre en jeu devant un Noir !
Ce soir-là, au Rushcutter’s Bay Stadium, Burns s’incline par arrêt à la quatorzième reprise. Le champion est tellement dominé, que c’est la police qui met un terme au combat ! Avec cette victoire, Johnson rompt la « color line » qui trace une ligne infranchissable entre les deux communautés et rend espoir à des milliers de gamins de couleurs qui travaillent dans les plantations de coton, comme lui quelques années auparavant. Mais, à une époque où la discrimination raciale atteignait son paroxysme, où les champions blancs refusaient de combattre les Noirs, qui, pour la plupart leur étaient supérieurs, la nouvelle « d’un Nègre champion du monde » se propage comme une trainée de poudre et est accueilli comme une véritable insulte. Alors que les pugilistes de couleur devaient se contenter jusque-là du « championnat des lourds Noirs ! » Johnson brise « leur » champion en mille morceaux, pour se proclamer champion du monde. De tous ! C’est la première fois dans toute l’histoire du noble art. Pour cela, Johnson devient ensuite l’homme le plus détesté des États-Unis.
Benjamin d’une famille de six gosses de Galveston, une cité texane qui borde le port de Houston, John Arthur Johnson, qui devient Jack, est né le 31 mars 1878. Ses parents, prénommés Tiny et Henry, forment un couple au revenus modestes et travaillent comme gardiens au domicile de riches propriétaires terriens. Ses premières victoires remontent à 1893. Il fuit alors l’école et migre à Dallas, où il trouve un nouveau travail dans un entrepôt. Il embrasse sa carrière professionnelle en février 1894, deux mois avant son seizième anniversaire. Un jour de 1895, son employeur Walter Lewis, un ancien boxeur, lui propose vingt-cinq dollars pour remplacer un boxeur malade. Johnson, qui a déjà le crâne rasé, écrase son rival en deux petites minutes et empoche ce qu’il gagne en deux mois. Plus tard, en 1902, année de gloire de Buffalo Bill, Jack Johnson remporte sept de ses dix-sept combats avant la limite. Son esprit se focalise sur James J. Jeffries… et s’effondre quand celui-ci raccroche. Il se laisse aller, délaisse l’entrainement, et subit la défaite, des poings de Marvin Hart, le 28 février 1905 au Woodard’s Pavillion de San Francisco, Californie (USA), trois mois avant que ce-dernier ne succède à Jeffries, l’ex-boss de la division. Et disqualifié à la deuxième reprise en le 25 novembre par son frère de couleur Joe Jeannette, qui, lui, n’aura jamais la chance de disputer un championnat du monde. Mais Burns devient le roi des lourds aux dépends de Marvin Hart le 23 février 1906 et Johnson y voit comme un bon présage. Il change d’homme de confiance et s’attache les services du rusé Sam Fitzpatrick, un Blanc, et s’affûte sérieusement. Jusqu’en 1908, il aligne seize victoires consécutives face aux meilleurs : Joe Jeannette (aux points en quinze rounds), Sam Langford (aux points en quinze rounds), le vieux Bob Fitzsimmons, 45 ans, ex-champion du monde de la catégorie reine, qui s’affale avant la fin du deuxième round. C’est la première fois qu’un Noir bat un boxeur ayant détenu la ceinture des lourds. Puis Jim Flynn, challengeur de Burns un an plus tôt, qu’il met K.-O. à la onzième reprise, quatre de moins que le champion du monde canadien. Le tenant du titre se défile toujours. Le 18 avril 1908, Burns défend son bien à Paris, au Bowling Palace, porte Maillot. Le Britannique Jewey Smith s’empale sur les droites du Canadien et tombe K.-O. à la cinquième reprise. Jack Johnson et Sam Fitzpatrick finissent par coincer le champion dans les murs du très select National Sporting Club de Londres (Angleterre). Tommy Burns ne peut résister aux 35 000 dollars de l’époque que lui offre Fitzpatrick. Il faut dire que c’est bien plus que ne lui ont rapporté ses quatre précédentes défenses de titre… et la promesse à Jeffries date de plus de deux années.
Le choc d’hommes forts et puissants aura lieu en Océanie (Australie), où les athlètes noirs sont les bienvenus. Hugh McIntosh, un homme d’affaires rabougri, l’organise le 26 décembre 1908, au Rushcutter’s Bay Stadium de Sydney. Âgé de 30 ans, Johnson tient enfin sa chance. James J. Jeffries, lui, vomit le choc. « Que la honte s’abatte sur ce Burns qui ne pense qu’à l’argent… » La cité australienne est loin des States et les journaux américains, pris par le prix Nobel de la Paix de Roosevelt, n’accordent qu’un encart à l’événement. Le « New York Herald » donne ainsi, pour 275 dollars, une chronique à l’écrivain Jack London en voyage au pays des kangourous et des wallabies. Comme les 36 000 spectateurs locaux il assiste à la démonstration donnée par Johnson. « Un homme arrivé de Mars pour assister à son premier combat aurait demandé pourquoi Burns se trouvait sur le même ring, écrit-il. C’est dur à dire, Tommy, mais ce n’est pas plus dur que des torgnoles que tu as reçues. (…) Il n’y a jamais eu de championnat du monde aussi inégal. » Johnson est un boxeur en avance sur son temps. Il mesure 1,92 m, pèse 100 kg et impressionne par sa vitesse, ses déplacements, sa défense et son terrible uppercut qui a endormi un grand nombre de ses rivaux. Il domine Burns (1,70 m) d’une tête. « Il était inattaquable, poursuit London. Ses bras longs, sa grande taille, ses yeux au regard froid (…), son travail splendide aussi bien loin du corps que près du corps n’ont cessé de mettre Burns en difficulté ». Le Canadien, incapable de répondre, en devient ridicule. Dès l’entame le tenant du titre se rue sur Jack qui le cueille d’un uppercut comme un fruit mûr. Burns est au tapis au bout de vingt secondes ! À la fin de la treizième reprise, McIntosh, qui est le troisième homme du ring, a peur pour le Canadien et consulte les policiers au pied du ring, leur demandant de se préparer à intervenir. Les hommes de coins de Burns lui font signe qu’il veut poursuivre. Dès le début du quatorzième round, les hommes en uniforme enjambent les trois cordes et arrêtent la punition. Pour la première fois, un Noir est le roi de la catégorie reine, les poids lourds. Dans le « New York Herald », Jack London déclenche une campagne hostile à Johnson. Objectif : trouver un grand boxeur blanc capable d’effacer l’insolent sourire : « Jeffries doit sortir de sa ferme de luzerne et faire disparaître ce sourire du visage de Johnson. Jeff, c’est à toi ! » Le nouveau champion a d’autres soucis. Clara Kerr n’était pas avec lui en Australie où il s’affichait avec Hattie McClay, une fille d’immigrés irlandais qu’il avait rencontrée à New York. Sa première petite amie blanche. Le début de ses ennuis.
À Big Apple justement, il est accueilli en héros par la communauté noire de Harlem. Il a droit à une parade dans les rues du ghetto de la cité. Il vire Fitzpatrick et embauche deux nouveaux manageurs, George Little et Sig Hart. Pendant qu’il défend son titre avec succès, contre la future vedette hollywoodienne, héros du film Le Mouchard, Philadelphia Jack O’Brian, en six rounds, Tony Ross, Al Kaufman ou face au champion du monde des moyens, Stanley Ketchel, le 16 octobre 1909 à Colma, banlieue de la cité des Anges, qu’il met K.-O. à la douzième reprise, un homme, dans l’ombre, fait des pieds et des mains pour monter le premier « combat du siècle ». George Lewis Rickard, dit « Tex », petit par la taille, cheveu gominé et élégance discrète, va devenir le premier des grands promoteurs. Le 2 décembre 1909, il réussit à convaincre Jack Johnson d’abandonner soixante-quinze pour cent de la bourse totale à James J. Jeffries, celui-là même qui est à l’origine de la terrible « color line », et arrache le choc des chocs aux autres promoteurs en posant 20 000 dollars or sur la table. Plus que l’appât du gain, c’est pourtant sa fierté qui fait oublier au retraité californien le serment qu’il avait lui-même instauré. Une erreur qui lui rapporte tout de même la modique somme de 192 000 dollars. Une fortune. Pour la première fois, les gains de deux boxeurs dépassent les 100 000 dollars sur un combat. La date et le lieu sont arrêtés ; le 4 juillet 1910, jour d’Indépendance Day, à San Francisco.
Finalement, le combat aura lieu à Reno, dans le Nevada, à cinq cents kilomètres de « Frisco ». En juin, sous la pression du Ku Klux Klan et celle plus discrète du Président Taft, successeur de Roosevelt, le gouverneur de Californie, interdit le match sur son territoire. Heureusement, Tex Rickard est un très bon ami de Denver Dickerson, gouverneur démocrate de l’État du Nevada, qui lui promet que Reno sera prêt en quinze jours. Trois jours plus tard, une arène de dix-huit mille places surgit de terre dans la cité qui deviendra une ville de jeux. Les quinze mille sept cent soixante billets s’arrachent comme des petits pains, en quelques heures. Reno, quinze mille âmes, cité-champignon bâtie le long d’une seule rue, comme Las Vegas, voit arriver des trains spéciaux et rentrer mille personnes, dont les deux tiers devront se contenter des clameurs de la foule. On est venu des États voisins ; de l’Utah, de l’Oregon, de New York… et même de Londres. Quatre cents journalistes couvrent l’événement. Le marché noir bat son plein et les places se négocient jusqu’à dix fois leur valeur marchande, cinquante dollars pour les plus chères. « C’est le plus grand combat qu’on n’ait jamais organisé et n’y en aura certainement plus aucun autre. Tout homme sensé, aimant la boxe, doit absolument se rendre à Reno, » s’époumone Jack London, qui a repris du service dans le « Herald ». À Big Apple, à une cinquantaine de kilomètres de là, trente mille personnes attendent le verdict devant le building du « Times ». À Reno, la police a confisqué les armes à l’entrée du stade. Un véritable arsenal. Tex, promoteur et arbitre, monte sur le ring armé d’un colt à la ceinture. Il a déclaré qu’il brûlerait la cervelle au premier des deux rivaux qui ne défendrait pas ses chances. Jack London écrira : « Le plus grand combat du siècle fut un monologue présenté par un Noir souriant qui ne douta jamais, et ne fut jamais sérieux pendant plus de quelques secondes à la fois. » Face à Jeffries, le géant de Galveston ne se contente pas de sourire. Il est plus rapide, plus grand (1,92 m contre 1,87 m). Ei il cause à son adversaire. Rickard le sermonne dans la quatrième reprise : « Tu es sur un ring, pas dans un salon de thé ! » Au bout de cinq rounds à son avantage, le champion noir s’adresse à John L. Sullivan, son ennemi intime : « Hé, John ! Je croyais que ce type frappait… » À James J. Corbett, second de Jeffries : « trop tard, Jim ! Ton mec est cuit… » Johnson distribue peu de coups mais sa vitesse déborde l’ex-champion, plus lourd de dix kilos. Le combat est à sens unique. À l’appel de la quinzième reprise, Jeffries, le visage en sang, entend Jack lui glisser : « Le colis est livré, Mister Jeff… »Un énième uppercut du gauche et il est au tapis pour la première fois de sa carrière. On l’aide à se relever, Corbett implore : « Jack, ne frappe plus ! »
Un terrible direct à la face met fin au combat deux minutes et vingt-cinq secondes après l’entame du quinzième round. A huit au compte de Tex, Corbett saute sur le ring, au secours de son boxeur. « C’était pitoyable, note London. Tandis qu’il (Jeffries) restait étendu dans les cordes pendant qu’on lui égrainait les secondes, un cri partit de la foule. À ce cri, se mêlaient des larmes et une abjecte déception. Ne laissez pas le Nègre le mettre K.-O., ne laissez pas le Nègre le mettre knock-out répétait-on. » Deux jours plus tard, le « New York Times » dénombre treize victimes à travers tout le pays dans des émeutes raciales qui ont suivi l’annonce de la décision. Plus tard, l’historien Randy Roberts écrira : « Rien jusqu’à l’assassinat de Martin Luther King, en 1968, ne déclenchera pareille haine aux USA que la victoire de Jack Johnson à Reno ». Dans la semaine qui suit, le Congrès des Etats-Unis interdit que soit retransmis le film du match. La popularité de Johnson ne cesse alors d’augmenter, même s’il épouse une jeune femme blanche cette fois, Etta Durya. En août 1911, il débarque à Boulogne-sur-Mer et s’installe au Grand Hôtel de Paris, rue Scribe. Il est riche, s’habille en jaquette et chapeau melon, pilote un voiture de sport hors de prix, pendant que son épouse, derrière lui dans une limousine, est conduite par un chauffeur blanc. Johnson reprend un entrainement de pugiliste, au Pelican Boxing-Club, près de l’Étoile, et dispute une exhibition au Magic-City, boulevard Pereire. Mais il n’est pas en forme. En effet, il s’est éloigné de la vie de sportif et a grossi de dix kilos en un an. Un soir, il met les gants avec un jeune champion français de seize ans, un certain Georges Carpentier. Fortune faite, Jack Johnson, âgé de 34 ans, commence à parler de retraite. Il rentre outre-Atlantique, à Chicago, où il ouvre un cabaret 51e rue dans le vieux centre, qu’il baptise « Café de Champion », nom inspiré pas sa vie dans la capitale. Il jouit alors de la vie et collectionne les maîtresses blanches, qu’il installe dans des hôtels de la ville. On ne compte plus ses procès-verbaux pour excès de vitesse, au volant des bolides les plus rapides. Il ne se doute encore de rien et passe ses soirées à festoyer avec les nombreux clients. Mais un piège machiavélique est en train de se refermer. Sa carrière et surtout sa vie bascule dans les semaines qui suivent. Etta, sa femme, tombe dans une terrible dépression. Elle ne se remet pas de la mort de son père et surtout ne supporte plus les nombreuses infidélités de son époux. Le 1 septembre, elle se suicide, se tirant une balle dans la tête. De nombreux journaux saisissent l’occasion pour souligner l’erreur des mariages interraciaux Woodrow Wilson, Président des USA, les interdit. La campagne anti-Johnson est lancée. Ses détracteurs découvrent que le champion a franchi les frontières de l’État accompagné d’une jeune femme de 18 ans, Lucille Cameron, qui fait à l’occasion commerce de ses charmes au « Café de Champion ».
Johnson tombe sous le coup du « Mann act », la loi votée deux ans plus tôt condamnant la « traite des Blanches ». Elle interdit à un homme de franchir les limites d’un État accompagné d’une autre femme que la sienne, sans même qu’il soit question d’adultère. Johnson se voit gratifié de onze chefs d’inculpation, dont proxénétisme, crime contre nature, corruption et incitation à la prostitution. Le procès, le 13 mai 1913, où il écope d’un an de prison, se déroule sans le champion du monde. Deux semaines plus tôt, il s’enfuit au Canada à bord du train d’Hamilton. Avec Lucille, son neveu et son manageur, Gus Rhodes, il s’embarque en juin pour l’Europe. Jack Johnson, le roi des boxeurs, est condamné à l’exil. Il ne remettra les pieds aux Etats-Unis que sept ans plus tard, où il apprendra alors que des agents du F.B.I avaient favorisé sa fuite, le gouvernement préférant savoir, celui qui était encore un symbole pour une partie du peuple noir, à l’étranger plutôt qu’en prison. Il trouve finalement refuge en France où il a gardé des contacts après son premier séjour en 1911. Il s’installe à Paris en novembre. André Boesche lui propose un spectacle de music-hall, « Le Nègre Déchu », dans lequel il doit assurer un numéro de claquette. Pendant qu’il remonte sur un ring, pour y défier les meilleurs catcheurs du moment à la lutte libre, le quotidien sportif « L’Auto », ancêtre de « L’Équipe », présente à sa une le combat entrez Joe Jeannette et Sam Langford comme celui qui doit présenter le successeur de Johnson comme champion du monde. Jack n’y prête guère attention. Et stupeur, « L’Auto » annonce que Jack Johnson défendra son titre neuf jours plus tard à L’Elysée-Montmartre, dans le premier championnat du monde des lourds qui oppose deux pugilistes noirs. Dans les colonnes voisines, le communiqué du Wonderland annonce toujours le championnat Jeannette vs. Langford pour le 20 décembre, le lendemain ! C’est la vraie pagaille. Le promoteur du Premierland, rival du Wonderland, a reçu un câble de New York qui signifie que la destitution de Johnson est bien dans l’air, mais qu’elle n’a pas été ratifiée. Le vrai champion est donc toujours le grand Jack. Diminué par une fracture du bras droit dès le troisième round en frappant son rival à l’estomac, il conserve tout de même sa ceinture en faisant match nul avec son homonyme, « Battling » Jim Johnson, en dix reprises, le 19 décembre 1913. Il a boxé sept rounds avec le bras droit cassé ! Installé dans une grande villa de Maisons-Laffitte, banlieue chic de Paname, Johnson annonce, le bras encore dans le plâtre, qu’il est prêt à remettre son titre en jeu face à n’importe quel adversaire, pour la somme de 150 000 francs. Une somme rondelette à l’aube de la Grande Guerre. Il enchaîne ensuite avec une nouvelle défense face à Franck Moran, le 27 juin 1914, au vélodrome d’hiver, devant dix mille personnes. Ce combat est arbitré par le jeune Georges Carpentier (20 ans), qui donne la victoire à Johnson au terme des vingt rounds. Mais Moran est le premier Blanc à tenir autant de rounds devant le champion. Le lendemain du combat, l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand à Sarajevo annonce une période de malheur pour le continent européen et dans le chaos qui s’installe, on oublie de lui payer sa bourse. À la place, on lui donne un billet de bateau pour Buenos Aires, en Argentine.
Pendant ce temps, au pays, la boxe est en perdition et souffre, mais les Américains ne renoncent pas à dénicher l’oiseau rare, le Blanc qui détrônera le « Nègre » d’une couronne qu’il détient depuis près de sept ans. Justement, un certain Jack Curley croit l’avoir rencontré. Son pote Tom Jones (qui n’à rien à voir avec le chanteur !) s’occupe d’un géant de près de deux mètres natif du Kansas, Jesse Willard, qui la trentaine allègre, s’est mis à descendre l’opposition en quelques mois. Culey parvient à convaincre Johnson, en lui promettant de faciliter son retour sur le sol américain ; puis le Général Manocal, gouverneur de Cuba, de l’autoriser à la Havane. Le 5 avril 1915, 32 000 spectateurs se pressent autour d’un quadrilatère dressé sur l’hippodrome d’Orient. Johnson, 37 ans, malgré les événements qui ont marqués sa vie, a conservé un corps de boxeur. Le public, en grande majorité noire, lui réserve un accueil dû à son rang. Le champion du monde joue avec un Willard dépassé et remporte les vingt-cinq premiers rounds. Jack sue à peine, alors que Jesse est exsangue. Et puis, à la vingt-sixième reprise, c’est le coup de théâtre. Willard passe une gauche au corps, doublé d’un direct au menton et Johnson s’écroule. Le noir gît sur le dos aux pieds du géant blanc. Le champion est compté « out ». La photo fait la une de tous les journaux et circule de main en main pendant des semaines.
Des mois peut-être ! Sur le cliché du knock-out, Jack Johnson a les jambes fléchies et le poing droit devant les yeux, comme pour s’abriter des rayons de soleil. De plus, dès que Jack Welch, l’arbitre, a hurlé dix, il s’est relevé et est reparti en courant comme un lapin de Garenne dans son vestiaire ! Bien plus tard, il avouera qu’il avait su qu’il allait tomber. Sa femme et Jack Curley, au bord du ring, lui avaient fait signe qu’ils avaient perçu le « complément » attendu et avaient prestement décampé de leurs sièges… Ainsi s’achève, dans le doute, le mystère et la corruption, la trajectoire d’un personnage essentiel qui a ouvert la voie à Joe Louis, Muhammad Ali et Mike Tyson. Le dénouement du combat de la Havane faisant scandale, le géant de Galveston dispute quelques matchs sans intérêt, en Espagne et au Mexique, avant de rentrer au États-Unis en 1920, via le pénitencier de Laevenworth où il purge sa peine, d’un an. Par chance, le directeur des lieux est Dickerson, ex-gouverneur du Nevada, l’homme qui a permit Johnson vs. Jeffries. Il lui fait disputer six combats avant de le relâcher pour bonne conduite au bout de huit mois. Jack Johnson retourne à Chicago mais laisse ses dernières économies dans son divorce avec Lucille, qu’il quitte pour une quatrième épouse, Irène Marie Pineau. Pour quelques milliers de dollars, il boxe jusqu’à l’âge de 50 ans. Un ultime K.-O. reçu devant le modeste Bill Hartwell le 15 mai 1928 à Kansas City l’incite enfin à raccrocher les gants. Et s’il effectue trois rounds d’exhibition un soir de 1945 au Madison Square Garden de New York à l’âge de 67 ans ! Face à son ami Joe Jeannette, d’un an son cadet, c’est uniquement au profit d’une œuvre de bienfaisance. L’année suivante, le 10 juin 1946, Jack Johnson se tue dans un accident de la route à Raleigh, Caroline du Nord. Dans les années soixante, Howard Sackler a fait un triomphe avec l’adaptation scénique d’un roman inspiré de sa vie, « The Great White Hope ». Le grand espoir blanc…