Marcel Pigou, ce glorieux ancien

A l’initiative d’Azdine Ben Yacoub, Président du Ring de Fontenay, une poignée de fidèles ainsi que les membres de sa famille ont rendu hommage, cinq ans après sa mort, le 15 avril 2016, à celui qui fut l’un des grands poids moyens français de la fin des années cinquante.

Une vingtaine de personnes s’étaient réunies, en ce dimanche d’automne, pour honorer le souvenir de Marcel Pigou. Maître de cérémonie, Azdine Ben Yacoub a redit combien le défunt « était la passion et respirait l’authenticité. Avec lui, vous étiez prêt à déjouer l’impossible car tout était possible avec Marcel. Bref, « il était un type formidable ». Dominique Nato, Président de la FF Boxe, s’était fait un devoir d’être présent à la Halle Roublot, devant laquelle campe une plaque commémorative en l’honneur de Marcel Pigou, « pour honorer l’un des grands champions de la discipline, un membre de la grande équipe de France des années cinquante ». De son côté, Patrice Bedouret, conseiller municipal de Fontenay-sous-Bois, a rappelé combien « la boxe est quelque chose d’important dans la Ville, tant en ce qui concerne le devoir de mémoire que les jeunes pour lesquels il convient de continuer à œuvrer sur le terrain ». Enfin, Évelyne Ciriegi, Présidente du Comité régional olympique et sportif (Cros) d’Île-de-France, a expliqué que Marcel Pigou « a été un ambassadeur parce qu’il a porté haut les valeurs du sport ».

« Il était assez indépendant de caractère »

Sa biographie en atteste et est, de surcroît, l’incarnation de toute une époque. Il vit le jour le 6 avril 1934, à Chartres où il débuta ses humanités pugilistiques. Après s’être distingué au niveau régional, il monta à Paris et demanda à Jean Bretonnel de le prendre sous son aile. Cependant, il resta encore quelque temps amateur. Sacré champion de Paris, il fut sélectionné pour participer aux championnats d’Europe à Berlin, en 1955. Il s’y para d’une très honorable médaille de bronze. Mais être membre de l’équipe de France l’obligeait à participer régulièrement à des stages à l’Institut national des sports (INS), ancêtre de l’Insep, sous l’autorité des célèbres entraîneurs nationaux d’alors, Fernand Vianey et Marcel Petit. L’expérience finit par tourner court car l’homme avait peu de goût pour la subordination à l’autorité et la vie de groupe dans un cadre aussi strict.

Dans ses mémoires intitulées « Mes boxeurs et moi », Monsieur Jean dresse d’ailleurs le portrait d’un pugiliste talentueux mais loin d’être soumis : « Il était assez indépendant de caractère et il fallait le mener avec doigté mais ce n’était pas pour me déplaire. Finalement, nous nous entendîmes très bien. (…) Pigou était un garçon qui boxait bien, d’une manière très classique. Ce n’était pas un véritable puncheur mais il compensait ce manque de puissance. Il n’était pas non plus très rapide. Il avait fait trop de culturisme dans sa jeunesse et cela l’avait quelque peu noué. Il n’en était pas moins très adroit. »

En tournée américaine avec Germinal Ballarin et Félix Chiocca

Employé aux Halles, il passa donc professionnel en 1955 et ne connut aucun revers en deux ans. De quoi inciter son manager à l’emmener en Amérique dans le cadre d’une tournée qu’il organisa pour ses boxeurs Germinal Ballarin et Félix Chiocca. « Monsieur Bretonnel voulait nous faire progresser et nous donner l’occasion de nous faire boxer autrement, nous avait raconté Marcel Pigou, en 2007. Nous avons fait le voyage en bateau. La traversée a duré une petite semaine. A bord, nous n’avons pas vraiment fait beaucoup d’exercices physiques. On a surtout dansé car il y avait un bal organisé tous les soirs. »

Mais une fois débarqué au Pays de l’Oncle Sam, ce ne fut pas une partie de plaisir : « A New-York, nous nous entraînions dans une salle située dans le Bronx. Ce n’était vraiment pas facile. Les gars étaient durs. La plupart étaient professionnels. Ils voulaient se faire les Français et surtout ne pas se faire moucher par nous. Quand on disputait des rounds contre eux, c’était la baston. En fait, on faisait quasiment un combat tous les soirs. Les entraîneurs américains ne nous donnaient jamais la leçon car, à leurs yeux, nous n’étions que des étrangers. C’est Jean Bretonnel qui s’en chargeait et qui dirigeait nos séances. »

L’un des rares Français à disputer un combat vedette au Madison Square Garden

Par l’entremise de Georges Kanter, le Francilien d’adoption eut l’opportunité de défier Charley Smith, alias Tombstone (La pierre tombale), à Hollywood, le 13 janvier 1957. Il s’inclina de justesse aux points à l’issue d’un combat formidable de vaillance. En septembre de la même année, il céda également de peu devant Gilbert Lavoine, ancien champion de France et d’Europe des moyens. Après être passé sous les drapeaux, Marcel Pigou reprit le cours de sa carrière et repartit à la conquête de l’Amérique, cette fois en avion. Le 17 juin 1960, à New-York, il remporta un succès méritoire avant la limite (KO 7e) mais éprouvant contre le frappeur d’origine argentine, Eduardo Lausse, que beaucoup voyaient comme un futur grand. « Je suis allé à terre à la cinquième reprise. A la fin de la sixième, je pleurais quasiment dans mon coin, se remémorait Marcel Pigou. J’ai alors dit à Bretonnel : « On arrête parce qu’il va me tuer ». Il m’a répondu : « Mais vous n’avez pas vu qu’il est mort ! Et le round d’après, je l’ai donc emporté par KO. » Après un aller-retour dans l’Hexagone, histoire de récupérer, il s’en retourna aux USA dominer le populaire mais vieillissant Ralph Tiger Jones, le 5 novembre 1960, à Boston. Une performance qui fit du Français un potentiel prétendant pour disputer un championnat du monde. Restait à confirmer l’essai pour être désigné challenger officiel du tenant, Gene Fullmer. Pour cela, il devait battre le Portoricain Fiorantino Fernandez au Madison Square Garden. Mais sans doute tétanisé par l’enjeu et le prestige du lieu, il s’inclina par KO dès la deuxième reprise, le 25 mars1961.

Sa chance était passée mais le souvenir, lui, resta indélébile : « J’ai été, avec Marcel Cerdan et Laurent Dauthuille, l’un des rares Français à avoir disputé un combat vedette au Madison Square Garden. Quand je vois des noms pareils, je me dis que c’est quand même une référence. Je ne sais pas comment Monsieur Jean avait dégoté ce combat. Je pense que c’était une question de bourse. Peut-être que nous, Français, coûtions moins cher que les autres ! Cela ne m’a pas empêché de toucher une belle somme, 7,7 millions de francs de l’époque. Pour moi, c’était énorme. En effet je travaillais comme chauffeur livreur et j’étais rémunéré six-cents balles par moi. En une soirée, j’ai donc gagné presque dix ans de salaire. Cela m’a permis de m’acheter un appartement de quatre pièces. J’étais père de famille et il fallait que j’assure l’avenir de mes enfants… »

Contraint de raccrocher par la faute de Luis Folledo

Toujours est-il que Marcel Pigou dut revoir ses ambitions à la baisse et les circonscrire à l’échelon national. Il livra ainsi des duels mémorables face à ses compatriotes Jean Ruellet, qu’il battit deux fois, et Hyppolite Annex contre qu’il ne parvint pas à prendre l’ascendant. Il fut surtout contraint de mettre prématurément un terme à son parcours dans le carré magique, à vingt-huit ans, par la faute de l’Espagnol Luis Folledo au palmarès aussi impressionnant que son manque de sportivité. L’Ibère avait en effet une fâcheuse tendance à user de ses pouces quand il ne parvenait pas à terrasser ses adversaires. Ce qu’il ne se priva pas de faire, le 17 décembre 1962, à Paris, au Palais des Sports, aux dépens de Marcel Pigou, quitte à lui provoquer un décollement de la rétine. Opéré en urgence, ce dernier retrouva une vue presque parfaite mais se conforma à l’avis du corps médical et raccrocha les gants.

Plus tard, il ouvrit un restaurant à Vincennes, baptisé Le Garden, en référence aux années glorieuses, et devint entraîneur de l’US Fontenaysienne, club au sein duquel il fit revenir le noble art et où il forma le champion d’Europe des plumes Mehdi Labdouni.