Zut. Plus on vieillit, plus on voit disparaître ses amis. Dernièrement, c'est Samuel Meck qui nous a quittés. Ce petit gladiateur camerounais fut le "meilleur" adversaire de Daniel Londas, son frère de ring. Quatre combats dont deux championnats de France des poids super-plume contre certainement l'un des meilleurs stylistes français, ça laisse des traces quand on a la calebasse dure et entêtée d'un Benny Briscoe...

J'ai retrouvé par hasard Samuel à Saint-Quentin par on ne sait quel détour d'un destin si tortueux et douloureux qu'il m'apitoyait presque même si l'homme avait sa fierté. La vie de Samuel a été tout ce que je déteste dans la boxe : l'exploitation d'une bonne âme, naïve, envoyée au casse-pipe pour des bourses misérables. Affronter sur son sol irlandais, après avoir été appelé deux ou trois jours avant, le terrible Barry McGuigan, le frappeur fou aux 80 % de K.-O. : cette folie Sam l'a faite. Et il est allé jusqu'au bout pour, me racontait-il, être porté en triomphe au verdict. Samuel a connu la rue, voire pire. Un très célèbre couturier parisien le sortit de cette misère mais ce n'était qu'une lubie d'artiste et Sam reprit son baluchon pour le poser à Saint-Quentin. Avec juste le souvenir d'avoir rêvé un peu... Je fus surpris de le croiser un jour. Je savais ce que le milieu de la boxe, dans son expression la plus ignoble, lui avait fait subir. Et j'ai décidé de l'aider. De lui donner une petite pièce qu'il n'osait pas même pas demander et pour laquelle il me remerciait avec des yeux qui me faisaient mal à chaque fois, parce qu'ils m'évoquaient cette pitié gênante parce que celui qui est en face la ressent. J'ai vu Sam mendier des heures au Palais des sports les quelques sous qu'il espérait obtenir pour avoir aidé Cyril Thomas ou un autre à s'entraîner. On s'est bien foutu de sa gueule ce soir-là au petit Africain. Je l'ai ramené chez lui ; il m'a confié sa détresse. Nous nous sommes arrêtés devant les HLM de la rue de La Fère.

Je suis monté chez lui. Les petits appartements avec salle de bain (comble du luxe) des années 50-60 étaient devenus des taudis. Qui ont d'ailleurs été démolis peu après. J'ai découvert, à demi étonné, que Sam hébergeait d'autres paumés... Sam avait la solidarité des gens dans la dèche. Je l'ai vu servir de guide dans Saint-Quentin à un très grand champion venu de Belgique. Ce champion, noir lui aussi, une ombre déchue et oubliée, était... aveugle. Je m'en suis aperçu en voyant ses pupilles toutes blanches. Je suis allé consulter des archives : ce boxeur était bien l'ancienne vedette qu'il disait être... Sam avait quitté son Cameroun pour devenir une étoile. Il n'a connu que le parcours du combattant qui mène au ciel à 63 ans. Il laisse un palmarès de 10 victoires, 31 défaites et 3 nuls qui ne dit rien de son courage. Que ceux qui l'ont respecté, sans se moquer de sa gentillesse, aient une pensée pour lui ; que ceux qui l'ont exploité, se sont moqué de lui éprouvent au mieux de la gêne. S'émerveiller sur les médaillés français de Rio, c'est magnifique ; mais que ceux qui découvrent la boxe, apprennent aussi que le Noble Art a eu ses Samuel Meck, ces soldats inconnus expédiés sous la mitraille des coups sans suivi médical ni social et encore plus humain. Petit bonhomme au regard qui s'excusait toujours, tu étais un grand champion retenu pour les Jeux Olympique de Montréal 1976 que tu ne pus disputer en raison du boycott des pays africains contre l'apartheid : Daniel Londas me l'a répété mille fois ! C'est ta plus belle épitaphe...

