Yoka-Duhaupas à quitte ou double

Comme souvent pour les duels au sommet, les deux protagonistes ont autant à perdre qu’à gagner. Ce choc franco-français entre l’aîné, Johann Duhaupas (39 ans, 38 v, 5 d), et son cadet, Tony Yoka (28 ans, 7 v), n’échappe pas à la règle. Ceci dit, des deux, c’est bien le champion olympique qui sera le plus impacté par un échec.

La guerre des mots aura somme toute été sobre entre ces deux hommes forts. D’abord, parce qu’ils se connaissent un tantinet et se sont, dans le passé, si ce n’est apprécié au moins rendu mutuellement service. Ensuite, parce que même si beaucoup de choses les opposent, au fin fond, ils se respectent suffisamment pour ne pas franchir le Rubicon verbal qui virerait à l’indécent. Tout a été dit sur l’un et l’autre. Bien que grand pudique et ultra-sensible, Johann Duhaupas s’est d’ailleurs confié comme jamais, en particulier dans un superbe entretien accordé à nos confrères de L’Équipe. L’Abbevillois y raconte sans fard sa vie, son paternel et ses frangins qui ne le ménageaient pas, son cheminement, sa découverte du monde, son initiation tardive à la discipline chère au Marquis de Queensberry qui font de lui un mort de faim à la vaillance admirable, au courage exemplaire et au menton d’acier. D’une lucidité extrême sur son sort, Reptile a éclos sur et en dehors des rings, à la force des poings et du poignet, le plus souvent dans l’ombre pour ne pas dire l’obscurité, traçant sa route faite de bric et de broc et ponctuée de victoires qui font de lui un lourd nullement de pacotille. Ce ne sont pas le Syrien établi en Allemagne, Manuel Charr (devenu par la suite champion du monde WBA), ou le Finlandais Robert Helenius, vaincus par le Samarien, qui soutiendront le contraire.

Tony Yoka, lui, c’est le faste, le joyaux biberonné au noble art dès le plus jeune âge par un paternel ancien pro qui a dû renoncer prématurément aux délices du carré magique pour raison médicale. La voie a été royale avec un polissage technico-tactique sur mesure dans les rangs de l’équipe de France amateur, des stages aux quatre coins de la Planète et un doublé titre mondial amateur-titre olympique avant de passer pro sous les ors de Canal+ et de sa surface financière incomparable.

« Faire parler de notre sport en France »

La logique physiologique et sportive voudrait que le médaillé d’or de Rio ait les faveur des pronostics et soit désigné favori. Pourtant, les jeux sont loin d’être faits. Sa jeunesse autant que sa gestuelle académique – jab et uppercut notamment – et sa science du (dé)placement n’autorisent aucune certitude devant Johann Duhaupas que rien n’arrête et qui même s’il est, aux yeux des puristes, moins abouti sur le strict plan pugilistique, n’est pas un manchot. Lui aussi sait boxer, fort d’un cœur gros comme ça tandis que Tony le magnifique suscite parfois des inquiétudes quant à ses facultés d’encaisseur.

Dans ce contexte, chacun est sûr de sa cause à l’aune de l’enjeu. « Quand j’ai débuté chez les professionnels, j’ai dit que je voulais être champion du monde, rappelle l’Yvelinois. Dans cette optique, ce combat reste une étape mais une étape quand même. Il faut que je puisse battre Johann pour aspirer à autre chose et me rapprocher du Top 10 mondial. C’est un combat qui, je pense, peut m’ouvrir les portes pour affronter un adversaire dans le Top 15. En le battant, je prendrai de la crédibilité à l’international et je pourrai monter plus rapidement dans les classements. » Et faire taire les critiques ? « Elle ne sont, selon moi, pas justifiées, répond-il. Je voulais boxer un Français non pas tant pour les faire taire que pour apporter un plus à notre sport et faire en sorte qu’il y ait une certaine émulation autour de cet affrontement. Cela fait plaisir de faire parler de notre discipline en France. On a bien bossé avec mes équipes. »

« Ça ne se finira pas en douze rounds »

Johann Duhaupas est lui aussi aiguisé comme une fine lame. Il a d’ailleurs expressément demandé que le mano a mano soit programmé en douze rounds, une longue distance dont il a l’expérience contrairement à son contradicteur. « Cela a été la meilleure préparation de ma carrière, assure-t-il. Le délai était bon, les moyens étaient bons. J’ai eu les sparring-partners, le camp et l’entraînement adaptés. » Et d’enfoncer le clou devant les caméras de RMC Sport : « Je vous garantis que je suis prêt. Je m’entraîne depuis début août. C’est la première fois que je mange vraiment sainement pour perdre des kilos. Ça ne se finira pas en douze rounds. De toute façon, je serai là sur le ring. Je ne me dis pas que par le passé, j’ai boxé des mecs puissants et dangereux et que là, ce sera moins fort. Je mets Tony au même niveau. J’ai abordé ce combat le plus sérieusement possible. » Le Nordiste est sûr de son coup mais conscient des outrages du temps qui passe : « Si je gagne, chose que je vais faire car je vais gagner, je vais certainement continuer car ce serait dommage d’arrêter là-dessus. Mais la fin est proche car je pense avoir fait le tour. Si je perds, ça dépendra de la manière. » Aucune clause de revanche n’est prévue contractuellement. « Tony a plus à perdre que moi car il va faire quelques marches en arrière en cas de défaite, explique l’ancien champion de l’Union européenne de la catégorie. Pour lui, ce serait plus grave. » Probablement.